Interview de la semaine: neuf questions à Loïc Delafaite

 

 


Pourrais-tu te présenter ?


Bonjour. Tout d'abord, merci de m'interviewer. Je m'appelle donc Loïc, j'ai 24 ans et je prépare actuellement l'agrégation d'allemand. Je viens d'un petit village des Ardennes auquel je suis fortement attaché.


Voudrais-tu parler de tes différentes facettes : étudiant en agrégation, wikipédien et passionné de généalogie ?

 

C'est difficile de parler de tout ce qui fait ma vie et c'est tout simplement difficile de parler de soi. Comme je l'ai dit, je suis étudiant en allemand. Je suis allé jusqu'au Master et je compte plus tard écrire une thèse de doctorat sur le même sujet que mon mémoire : les prisonniers de guerre français en Allemagne en 1914-1918*. J'ai toujours aimé les livres et je trouve passionnant de les examiner pour trouver l'indice qui permettra d'avancer dans la compréhension d'un sujet. Il y a toujours en moi cette envie de trouver l'origine d'une chose. D'ailleurs, ce n'est sans doute pas par hasard que je me suis lancé il y a quelques années dans la recherche de mes ancêtres. Le proverbe dit : « Il faut savoir d'où l'on vient pour savoir où l'on va ». Je commence à percevoir au lointain d'où je viens et après avoir cherché tous les descendants du père de mon arrière-grand-père paternel, je commence à voir où je me situe dans cette grande famille. Mais une fois que l'on a trouvé sa place dans le cercle familial, il faut trouver celle que l'on va occuper dans la vie. Pour la profession, j'ai voulu devenir professeur d'allemand lors de ma première leçon d'allemand, j'avais 9 ans. Vouloir enseigner est une responsabilité. On ne dispense pas uniquement un savoir mais également des valeurs que l'on estime justes et si l'on parvient à marquer ne serait-ce qu'un élève, alors je pense que ça n'aura pas été vain. C'est sans doute cette volonté de transmettre qui m'a poussé à contribuer à Wikipédia : prendre des sujets qui sont parfois peu traités pour que le plus grand nombre de personnes puissent y accéder. J'ai commencé mes contributions avec l'article sur mon village : Rimogne. Est-ce un hasard ? Je ne pense pas. D'un côté, je disposais de nombreux documents, ce qui a sans doute facilité mon choix, mais d'un autre côté, j'ai été poussé par la volonté de faire connaître mon village. Je disais qu'il faut trouver sa place dans la vie, pourquoi ne pas commencer par trouver cette place dans le lieu où l'on a grandi d'abord ?

Voudrais-tu raconter l'histoire de ton site Sur le Sentier du Passé**?


Rimogne pour moi c'est donc le lieu où j'ai grandi, où je suis allé à l'école, où j'ai voté, où j'ai toute ma famille et en particulier où vivait ma grand-mère. Inconsciemment, je crois que c'est elle qui m'a poussé à m'intéresser davantage à mon village. Lorsqu'elle est décédée, j'ai retrouvé dans un sac poubelle des papiers qui allaient être jetés, il y avait dans ce sac énormément de coupures de journaux sur le village, elle découpait, photocopiait. Je savais qu'elle avait été conseillère municipale et qu'elle s'était impliquée dans la vie du village mais je n'en savais pas plus. Alors, j'ai commencé à interroger ma famille et, puis des habitants pour en découvrir plus sur elle. Et j'en suis venu au constat suivant : personne ne l'avait oubliée. Encore aujourd'hui, on se souvient de choses que ma grand-mère a faites ou dites il y a cinquante ans. On m'a raconté comment elle était à l'école, comment elle a rencontré mon grand-père, comment elle qui était communiste donnait de l'argent le jour du 15 août pour acheter des fleurs pour l'église. On ne meurt jamais tout à fait tant qu'il y a quelqu'un qui pense à vous et le paradis n'est pas dans le ciel, il est dans le cœur des gens qui vous ont aimé. Un jour, une de mes tantes m'a montré un texte écrit par le curé du village de 1870 dans lequel il retraçait l'histoire de Rimogne. Je me suis dit : « Et pourquoi ne pas le mettre à l'honneur sur un site internet ? ». Alors j'ai tâtonné et puis je suis arrivé à le mettre en ligne. Et puis quelques jours plus tard, mon oncle me dit : « Mais tu connais la tombe du soldat de Napoléon dans le cimetière ? », je ne la connaissais pas mais je suis allé faire une photo et je l'ai mise sur le site. Petit à petit, j'ai rassemblé des témoignages, recopié des dates sur les tombes, photographié l'église, etc. et aujourd'hui certains m'appellent « l'historien du village ». Alors je rencontre des gens, on me confie des documents, des histoires, parfois des secrets et petit à petit je ravive la mémoire de personnes qui ne sont plus là et quelle satisfaction quand quelqu'un vous écrit qu'il a retrouvé un peu de sa vie en voyant le site. Et j'ai également constaté une chose chez les personnes qui m'écrivent : même si l'on part loin de ses racines, un jour où l'autre on finit par y revenir. J'ai rencontré un vieux monsieur de 86 ans auquel peu de gens rendent visite. Il m'a transmis une partie de sa mémoire et m'a dit : « Maintenant, c'est à ton tour ». J'aime cette idée de transmission et j'essaie de remplir ce devoir de mémoire le mieux possible.

D'où vient cet attachement à la civilisation allemande ?


C'est sans doute quelque chose de similaire qui me pousse à m'intéresser à la civilisation allemande : comprendre, formuler et présenter. Bien sûr, je serais prétentieux en disant que je contribue à l'avancée de la compréhension de la civilisation allemande, mais le premier pas dans ce sens qu'a été mon mémoire de master me pousse à continuer. Si je me suis largement intéressé à l'allemand, je crois que ça a été avant tout parce que c'était l'histoire du pays qui m'a intéressé. Je me rappelle au collège avoir écrit un livre sur les rois et les présidents allemands ; en vérité, un cahier dont chacune des pages était dédiée à un chef d'Etat. C'était quelque chose de très simple mais à l'époque ça m'avait pris beaucoup de temps à chercher dans les dictionnaires et ça m'avait énormément plu. J'avais fait la même chose pour les compositeurs de musique classique. Ensuite, pendant mes études d'allemand, je dois dire que je me suis profondément ennuyé. Il n'y a que lors de ma première année de master où j'ai produit un premier travail sur la question de la culpabilité allemande après la Première Guerre mondiale, puis lors de la seconde année de master où j'ai écrit mon mémoire que je me suis enfin trouvé dans l'allemand. Je trouve passionnant et enrichissant de voir comment les deux pays se rencontrent, se détestent, se déchirent et se réconcilient et plus particulièrement à travers l'histoire de gens oubliés ou tombant dans l'oubli. Comme pour l'histoire de mon village où je m'intéresse aux menuisiers, aux couturières, aux bouchers, bref à l'histoire des personnes dans l'Histoire, je m'intéresse dans la civilisation allemande aux gens. Pour les prisonniers de guerre, il n'y a rien de plus impersonnel qu'une masse de soldats dans des camps et pourtant ces personnes ont créé leur propre monde et ont développé leurs propres idées en griffonnant des notes, en écrivant des journaux intimes, en publiant leurs mémoires, etc. C'est toute une multitude de témoignages qui mis l'un à côté de l'autre forment une mosaïque qui permet d'éclairer l'Histoire. Voilà la place que j'aimerais occuper dans la vie : montrer ce que l'on a oublié pour faire progresser l'avenir.

Que penses-tu des lois pour réformer les universités ?


Je dois dire qu'avec tout le travail que j'ai à faire pour l'agrégation, je ne me suis intéressé que de loin à cette loi, même si je sais qu'elle est fondamentale pour l'avenir des universités. La masterisation est très mauvaise, je pense. Pour la formation des enseignants, on nous lâcherait dans la fosse aux ours (même si on l'est un peu car on n'a pas d'enseignement pédagogique préalable) dès la sortie du concours alors qu'avec l'IUFM on a une année de stage de titularisation où notre volume horaire est réduit. Et puis l'autonomie verrait coexister des universités excellentes car elles auront trouvé des investisseurs tandis que d'autres vivoteraient de subsides ce qui entraînerait des diplômes à valeur fluctuante. Encore une fois, je ne peux pas dire énormément de choses à ce sujet faute de temps pour m'y intéresser.

Quels sont tes auteurs, historiens et philosophes préférés ?


Question très difficile. Je n'ai pas d'auteurs, d'historiens ou de philosophes préférés. Je lis une multitude de choses que je pioche ici et là selon mes intérêts. J'aime par exemple beaucoup Erik Orsenna ou Eric Emmanuel Schmitt, mais j'aime également Jean Giono. J'aime Marcel Pagnol mais j'aime aussi Anna Gavalda. C'est plus des histoires que des auteurs que j'aime. J'aime quand la vie est montrée. Un bon livre, c'est un livre à propos duquel on peut dire quand on l'a terminé « j'ai avancé dans ma vie ». Un bon auteur, c'est celui qui lève une part de notre ombre intérieure, ça se construit au fur et à mesure. Pour les historiens, j'admire beaucoup les travaux sur la Première Guerre mondiale d'Annette Becker ou de Stéphane Audoin-Rouzeau. Je trouve également passionnant Antoine Prost ou Joseph Rovan. Je n'ai pas de formation d'historien, je suis un civilisationniste (tout du moins, j'essaie de l'être), donc je ne raisonne pas en matière de concept (même si je m'y intéresse) mais ma démarche reste profondément littéraire, même si j'ai constaté que je m'approche de plus en plus de la sphère sociologique. Quant à la philosophie, je ne parviens pas à m'y intéresser, sauf dans le cadre de recherches sur tel point de la civilisation allemande comme par exemple la paix chez Kant quand j'étudie le pacifisme allemand, etc.

Quel est ton livre préféré ?


Comme pour les auteurs, je n'ai pas de livre préféré. J'aime beaucoup Le Petit Prince qui est d'une intensité rare mais j'aime aussi Ensemble c'est tout, la Grammaire est une chanson douce. C'est toujours une question de coup de cœur. J'ai plusieurs livres qui attendent d'être lus : Les Bienveillantes de Jonathan Littell, Orgueil et Préjugés de Jane Austen et quelques autres plus historiques, en particulier des témoignages de prisonniers de guerre allemands en France en 14-18.

Que signifient pour toi les termes livre, devoir, joie et humanité ?


Un livre est avant tout un moyen de transmettre un message, une émotion. Un livre doit être quelque chose d'utile humainement et non pas uniquement quelque chose d'utile pour la personne qui l'écrit. S'il existe plusieurs formes de devoirs, je crois que le devoir moral est le plus important. Un jour, on m'a dit : « Il faut toujours laisser sa place propre », donc toujours faire en sorte que l'on n'ait rien à se faire reprocher et rien à se reprocher à soi-même. La joie : c'est le début du bonheur. L'humanité : c'est essayé de vivre en accord avec les autres et justement y trouver de la joie.

Qu'est-ce qui te plaît dans ce blog qui vient de naître ?


Ce qui me plaît dans ce blog c'est qu'il tend à se développer vers un lieu de discussion, d'échange et de compréhension. Je suis honoré d'être le premier à passer à l'Interview de Pan… J'espère que de nombreuses personnes me succèderont. Je souhaite une longue vie à ce blog :)

Merci infiniment Loïc pour cette interview enrichissante et pour ta générosité.

 

 

* Loïc Delafaite, « Die französischen Kriegsgefangenen in Deutschland im Ersten Weltkrieg: erfahrung einer Demütigung oder Anfang einer Aussöhnung ? », Masterarbeit, 2007, 149 S. (titre en français « Les prisonniers français en Allemagne en 1914-1918 : expérience d'une humiliation rédhibitoire ou début d'une réconciliation ? ») ISBN (E-Book): 978-3-640-33004-1. ISBN (Buch): 978-3-640-33183-3. (prix 39,90€ link)
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   Propos recueillis par Dinah

 

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